Banker Talk #3: « Si nous devenions une banque, nous ne pourrions pas continuer notre mission sociale » (Isabelle Philippe, Directrice générale de Crédal)

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La finance éthique et solidaire gagne peu à peu du terrain en Belgique. De nombreuses banques ont flairé la tendance et proposent aujourd’hui des fonds d’investissements éthiques. Isabelle Philippe, Directrice générale de Crédal, nuance toutefois l’impact de ces initiatives dans une interview accordée à TopCompare : « Les banques ont avant tout un objectif de rentabilité, ça n’a pas changé. Même si on met une petite touche d’éthique en plus, fondamentalement, la majorité des banques ne remplit plus son rôle sociétal. »

Crédal, qu’est-ce que c’est ?

« C’est un groupe coopératif qui entend lutter contre l’exclusion sociale et financière. Crédal utilise les moyens de la finance traditionnelle, tels que le placement et le crédit, pour les mettre au service d’une finalité sociale. Crédal permet ainsi à des personnes ayant un accès difficile au crédit bancaire de prendre leur avenir socio-économique en main et de réaliser un projet de vie. Nous finançons également le secteur de l’économie sociale au travers d’associations et d’entreprises à finalité sociale qui travaillent au quotidien avec des personnes exclues et précarisées. »

« Crédal propose une forme de placement éthique. Nous sommes l’intermédiaire entre des personnes qui ont de l’argent à placer et souhaitent lui donner une finalité sociale en le mettant au service de l’économie réelle, et d’autres qui en ont besoin car ils ont moins de facilité d’accès au crédit bancaire. »

« La coopérative est l’outil financier du groupe, elle octroie les crédits et récolte l’épargne auprès des coopérateurs, tandis que les asbl en sont les outils sociaux, puisqu’elles font le travail d’accompagnement social de nos clients. »

Crédal n’est pas une banque au sens de la loi belge. Est-ce une force ou une faiblesse ?

« Nous n’avons en effet pas d’agrément de banque, nous ne pouvons donc pas proposer de compte épargne ni de compte courant. Par contre, nous avons un agrément pour faire l’appel public à l’épargne et nous sommes contrôlés par la FSMA. Nous satisfaisons aux lois anti-blanchiment et à toute la réglementation en la matière. Nous ne sommes donc pas une banque, nous sommes plutôt une coopérative financière à finalité sociale. »

« Il y a une dizaine d’années, nous avons fait le choix de ne pas prendre le statut de banque car nous voulions conserver notre finalité sociale. Nous avons compris que si nous nous lancions dans un agrément bancaire, nous ne pourrions pas continuer notre mission sociale telle que nous l’exerçons aujourd’hui. Les banques ont des impératifs de rentabilité qui rendent difficilement possible la poursuite d’une finalité sociale, c’est pourquoi nous avons fait le choix de rester une coopérative. Les micro-crédits représentent tout de même un quart de notre portefeuille de crédits. Nous n’aurions pas pu en faire dans un cadre bancaire. Et nous montrons qu’en 35 ans d’existence, le modèle a fait ses preuves, nos investisseurs n’ont jamais perdu un centime, ont touché chaque année un petit dividende financier et ont eu 100% d’impact social. »

« Le fait de ne pas avoir d’agrément bancaire nous donne une certaine liberté d’action, mais nous sommes parfois limités, notamment pour accéder à des moyens supplémentaires. Les besoins sociaux sont en croissance. A côté des microcrédits, nous proposons également des crédits pour le secteur associatif et des entreprises sociales jusqu’à un million d’euros. Imaginons par exemple une asbl qui accueillerait des sans-abris et aurait besoin d’investir dans un immeuble pour les loger. Si elle a besoin de plus d’un million d’euros, nous ne pouvons pas répondre à sa demande. Nous allons donc aller chercher un cofinancement avec un autre organisme financier, public ou privé, de préférence éthique, tel que Triodos. Nous avons aussi un effet levier important d’accès au secteur bancaire car nous avons la capacité de faire un accompagnement plus proche de nos clients. Nous apportons une partie du financement, Triodos ou une autre banque va donc plus facilement apporter le montant complémentaire parce qu’elle sait que Crédal a étudié le dossier et partage le risque avec elle. »

« Notre investissement est très peu risqué car nous connaissons bien nos clients et nous faisons un accompagnement très proche. De plus, une partie de notre activité est couverte par des fonds de garantie publics. Les fonds de garantie de la Région wallonne, de la Région bruxelloise et le Fonds européen d’investissement couvrent une bonne partie de notre portefeuille de microcrédits professionnels et d’entreprises sociales. »

Avez-vous constaté une évolution de l’éthique dans le secteur bancaire au cours des dernières années ?

« La réglementation encourage de plus en plus à la transparence, mais il n’y a pas vraiment eu de changements en profondeur. Je pense que les banques doivent être plus transparentes et proposer des fonds d’investissement éthiques. Actuellement, ces fonds sont composés de grosses entreprises qui ont des politiques un peu plus vertes. Est-ce vraiment de l’éthique ? On peut quand même remettre en doute certains placements faits par les fonds éthiques des grandes banques belges. Il y a éthique et éthique. Les fonds éthiques ne sont pas totalement dénués de toute dérive. »

« L’objectif de la banque est de faire du business, donc les clients qui ne présentent pas de potentiel, ou les fonds d’investissement qui ne sont pas suffisamment rentables vont être mis de côté. Les banques ont avant tout un objectif de rentabilité, ça n’a pas changé. Même si on met une petite touche d’éthique en plus, fondamentalement, la majorité des banques ne remplit plus son rôle sociétal. Certaines banques, surtout les plus petites, jouent un rôle sociétal réel, mais la plupart d’entre elles ont tendance à l’oublier… »

« Je pense que seule la pression des consommateurs pourra faire changer les choses. Crédal elle-même est une initiative citoyenne, créée par des citoyens souhaitant donner à leur placement une finalité de solidarité. Pour l’instant, je ne suis pas sûre qu’il y ait un vrai changement de ligne d’action au sein des banques pour plus d’éthique. Il faudrait que les banques fassent les choses de manière transparente et utilisent leur argent pour financer des entreprises réelles, qui ont une plus-value sociale et durable, plutôt que des opérations purement spéculatives et virtuelles. Il faut que les gens se posent des questions, qu’ils interrogent leur banquier. Il faut aussi qu’ils se rendent compte que si on leur propose plus de 10% de plus-value sur un fonds d’investissement, forcément, c’est au détriment de quelqu’un d’autre. Mais les investisseurs ont également un rôle à jouer, car les banques ne sont jamais qu’un instrument au service d’investisseurs qui souhaitent une plus-value. Elles proposent les produits que l’investisseur demande. Je pense que si l’investisseur lui-même demandait des produits réellement plus durables, en acceptant une moindre plus-value financière à court terme, les banques changeraient leur fusil d’épaule et proposeraient des produits plus éthiques. »

Isabelle Philippe, Directrice générale de Crédal: « Nous avons désormais des moyens supplémentaires, des fonds de garantie qui nous couvrent mieux, reste maintenant à attirer davantage de coopérateurs pour pouvoir faire face aux nombreuses demandes de financement. »

Quel est l’impact de la crise de la Covid-19 sur Crédal et ses clients ?

« Plus d’un client professionnel sur trois de notre portefeuille d’entreprises nous a demandé un report de paiement de trois à six mois. Pour l’instant, grâce à nos moratoires de paiement et aux aides publiques reçues par nos clients, nous n’avons pas encore eu à déplorer de sinistralité supérieure à cause de la crise. Les secteurs les plus touchés par la crise sont l’HoReCa, l’accueil de l’enfance, l’événementiel et la culture. Ces secteurs se tournaient déjà souvent vers Crédal car ils étaient exclus bancaires. Si vous ouvrez un snack, que vous disposez de peu de fonds propres et que vous démarrez avec un historique entrepreneurial vierge, voire même une faillite préalable, vous êtes déjà de facto dans les critères noirs des banques pour une demande de crédit. Chez Crédal, nous ne refuserons pas automatiquement d’accorder un crédit sur base de ces critères, nous analyserons votre dossier avant de prendre une décision. »

« Nous pilotons et monitorons notre portefeuille de manière très précise : environ une demande sur dix est acceptée. Nous appliquons donc déjà un filtre très important à l’entrée, mais nous continuerons à faire des crédits, notamment grâce aux moyens supplémentaires octroyés par la Région bruxelloise pour soutenir ces micro-entreprises durant la crise. Nous voulons être présents pour aider les entrepreneurs qui s’adressent à Crédal parce qu’ils n’ont plus d’autre choix, car personne d’autre ne le fera, et cela fait partie de notre mission sociale. »

« Nous devons également protéger nos coopérateurs et la pérennité de Crédal. Nous pouvons heureusement faire appel à des fonds de garantie tels que le Fonds européen d’investissement, qui vont couvrir une grande partie des sinistres éventuels. En trente-cinq ans d’existence, nous avons également accumulé des fonds propres assez solides, qui nous permettent de faire face à la partie non couverte par les fonds de garantie. In fine, ce n’est donc pas le coopérateur qui va payer les sinistres éventuels et les non-remboursements. Nous avons désormais des moyens supplémentaires, des fonds de garantie qui nous couvrent mieux, reste maintenant à attirer davantage de coopérateurs pour pouvoir faire face aux nombreuses demandes de financement. »

« Avec la crise de la Covid, un organisme comme Crédal est d’autant plus important, parce que les banques, malgré la garantie dont elles bénéficient au niveau fédéral, ne répondront pas aux besoins de financement de toutes les entreprises. Nous avons un rôle sociétal à jouer, nous voulons accompagner et financer la relance pour la rendre plus inclusive et plus durable. »

Comment devenir coopérateur de Crédal ?

« Pour devenir coopérateur, la procédure est aussi simple que pour ouvrir un compte en banque. Il suffit de compléter le formulaire de souscription que vous trouverez sur le site de Crédal et de verser la somme que vous souhaitez investir sur le numéro de compte mentionné. Nous pourrons alors ouvrir une part dans le registre de coopérateurs de Crédal à votre nom. La particularité quand on est coopérateur, c’est que l’on est actionnaire. On a donc le droit de participer à l’Assemblée Générale de Crédal qui a lieu une fois par an. Chaque coopérateur à un vote, quel que soit le montant du capital qu’il a investi. »

« Le montant minimal à investir est de 10€. L’année passée, un dividende de 0,11% a été versé. Celui-ci est dépendant des résultats de la coopérative. Il s’agit d’un investissement en part de capital, l’investisseur n’est donc pas couvert par la garantie de l’Etat proposée sur un compte épargne. Mais il y a une grande sécurité du placement dans le sens où l’entièreté des fonds confiés par nos coopérateurs est convertie en crédits à plus-value sociale, il n’y a aucune spéculation. Nos coopérateurs prennent finalement peu de risques, chacun peut donc choisir de réorienter une partie de son épargne vers Crédal. »

A propos Océane Ubaghs

Passionnée d'écriture, de voyages et accro au shopping en ligne, Océane vous partage ses bons plans pour économiser de l'argent.